L'expédition de la Baiji.com a-t-elle existé ?

Eh oui, l’expédition décrite dans le roman a bien existé ! Elle est le dernier exemple de l'intérêt des scientifiques étrangers pour le baiji qui remonte à loin dans le temps.

Un intérêt scientifique qui ne date pas d'aujourd'hui

Farewell, baiji !

Les deux bateaux de l'expédition Photo : Baiji.com
Une surveillance au quotidien Photo : Baiji.com

Organisée en 2006 par le directeur d’une agence de communication de Zurich, August Pfluger, l’expédition de la Baiji.com compte deux bateaux, le KeKao et le Honghu, qui abritent une trentaine de scientifiques venus de Chine, de Suisse, du Japon, de Grande-Bretagne et des Etats-Unis. En six semaines, les deux navires descendent le fleuve Yangtze en direction du delta de Shanghai et font ensuite demi-tour pour rallier Wuhan. Après 42 jours d’observations harassantes, conduites selon les standards scientifiques les plus rigoureux et utilisant des instruments très sophistiqués, les responsables de l’expédition annoncent à la presse la disparition du baiji, qu’ils qualifient de « tragédie, une perte énorme pour l’humanité » ! Les représentants chinois, par contre, ne tiendront pas tout à fait le même discours. Pour eux, le fait qu’aucun baiji n’a été vu ne signifiait pas qu’il n’y en avait plus. Ils avaient torts.

Interview avec le Dr Reeves

Vous vous souvenez sans doute du docteur Reeves dans la fiction. Eh bien, voilà le vrai. Entretien avec le docteur Randall Reeves, président du groupe de travail sur les cétacés de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) et spécialiste du baiji.



Si l’on dit que la communauté scientifique internationale a échoué à sauver le baiji, cela vous paraît-il juste ?

Je ne suis pas sûr que cette question soit vraiment appropriée. Tout d’abord, que signifie la « communauté scientifique internationale » ? Ensuite, est-elle vraiment responsable de la prévention de l’extinction des espèces ? Pour moi, cette idée est un peu présomptueuse, ou, en tout cas, elle ne représente pas vraiment la réalité. Les scientifiques qui travaillent sur les enjeux de conservation sont avant tout préoccupés par la compréhension des phénomènes qu’ils étudient. Certains, en revanche, pensent qu’ils doivent s’impliquer pour faire en sorte que la conservation et le sauvetage des espèces soient une réalité. C’est pour cela qu’il est difficile d’attribuer l’échec du sauvetage du baiji à cette communauté scientifique internationale qui est très disparate. Dans les faits, pourtant, oui, la communauté internationale, au sens large du terme, pourrait se sentir responsable. On pourrait même dire que la Chine a échoué dans cette mission, comme les Etats-Unis ont échoué à sauver la tourte (un pigeon voyageur, Ectopistes migratorius) au siècle passé. Cela dit, ce sont les personnes qui vivent au quotidien dans l’environnement des animaux qui sont les premiers responsables.

Il est souvent dit que les scientifiques chinois ont joué un rôle important dans cet échec.

Non, je ne suis pas d’accord avec cette idée. Il n’y a pas d’autorité absolue, de corps institutionnel, vraiment capable de gérer ce problème à l’échelle de la planète ou d’un pays. Ou alors, c’est l’Homo sapiens dans son ensemble qu’il faut rendre responsable. Après, oui, on peut toujours dire concrètement que les autorités chinoises de la pêche ou de l’agriculture n’ont pas apporté de réponses décisives et efficaces. Mais on pourrait dire aussi que nous, le groupe qui a tenté de trouver des solutions dans les années 1980 et 1990, nous n’avons pas réussi. Nous avons été très tristes. Cela a été une épreuve. Car oui, j’ai fait partie de ceux qui ont critiqué l’approche ex situ choisie par les Chinois. C’était un choix difficile. Fallait-il mettre l’énergie à rendre la rivière plus propre et donc faire en sorte qu’un habitat naturel sain soit retrouvé ? Fallait-il sauver ce qui pouvait l’être encore, en ouvrant un programme ex situ ? Mais j’avais des doutes sur la solution d’une réserve semi-naturelle car nous craignions que l’environnement ne soit pas le même. Nous manquions de connaissances et ces recherches ont pris du temps. Trop, sans doute. En conclusion, oui, nous avons tous échoué.

Interview avec le Dr Turvey

Malgré la poésie des légendes, la cohabitation entre les dauphins et les hommes a toujours été difficile. Les pêcheurs ont historiquement porté peu d’intérêt aux baijis et les ont souvent considérés comme une ressource à exploiter. Le Dr. Samuel Turvey, qui a mené une enquête en 2008 sur les pêcheurs du fleuve Yangtsé estime que si le plupart d’entre eux ne se souvient plus du dauphin, ce n’est pas étonnant.



Avez-vous été surpris de voir que les pêcheurs avaient déjà oublié les baijis ?

Il faut distinguer les personnes âgées des jeunes. Les anciens étaient en mesure de parler du baiji, de sa raréfaction, des observations qu’ils faisaient, de ceux qu’ils capturaient, et même de son goût. Toutefois, dans la même communauté, les jeunes pêcheurs n'avaient non seulement jamais vu de baijis, mais curieusement, ils n'en avaient jamais entendu parler. Alors que le baiji venait tout juste de disparaître après avoir occupé une place culturelle et économique importante dans un passé encore très récent, on constatait que les connaissances locales sur ces dauphins avaient déjà été oubliées. Nos résultats suggèrent que lorsqu’une espèce cesse d'être vue de manière régulière, l’oubli est très rapide. C’est la logique du « loin des yeux, loin du cœur. »

Quelques objets dérivés : la bière Baijitun

Des pièces de monnaie

Et même des LEGO !

Quel est l'avenir des pêcheurs du fleuve ? Et quel avenir pour les marsouins ?

Les pêcheurs sont pris au piège de leur propre mode de vie. Ils savent que c’est la fin de leur profession puisqu’il n’y a plus de poisson dans le Yangtsé. Mais ils n’ont aucune aide de l'État pour préparer leur reconversion, sachant que leurs enfants n’ont reçu qu’un minimum d'éducation. Leurs vies étaient déjà difficiles avant, mais maintenant, les ressources du fleuve continuant de baisser, l’avenir est fortement compromis. Beaucoup de pêcheurs ont été étonnamment francs sur la manière avec laquelle ils souhaitaient être « rachetés ». Selon eux, il faut encourager désormais l’agriculture ou encore la pisciculture en bassin artificiel. Ils sont convaincus que cela pourrait être une situation « gagnant – gagnant » pour les pêcheurs comme pour l'environnement. En effet, les stocks de poissons du Yangtsé continuent de diminuer suite à la surexploitation par les populations locales. Nourrir leur famille devient de plus en plus dur. Pourtant, la conservation du Yangtsé demeure une priorité urgente. Après le baiji, d'autres espèces comme le marsouin aptère sont également en danger d'extinction. La question est de savoir si nous allons réagir à temps pour sauver le marsouin.

Ici, un pêcheur du lac Tian-e-Zhou qui montre ses filets